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L’Union Européenne ne laissera pas une bonne crise se gâcher.

Rafiek Madani pour ENAB

Image Wikipedia –
Winston Churchill

Winston Churchill aurait dit un jour qu’il ne fallait « jamais laisser une bonne crise se gâcher« . Lorsque la Commission européenne a procédé à la mise en place de son fonds de sauvetage historique Covid-19 de 750 milliards d’euros, elle a parfaitement illustré comment cette sagesse politique pouvait être transformée en réalité.

Au début de l’année, des sombres nuages planaient sur Bruxelles. De la popularité déclinante des dirigeants de l’Union européenne à l’impact de Brexit sur le nouveau budget à long terme, en passant par l’économie italienne chancelante, il y avait de sérieuses raisons de s’inquiéter de la viabilité continue de l’euro, et peut-être même du projet européen.

Puis la pandémie de Covid-19 est arrivée – une tempête parfaite qui a causé d’énormes dégâts mais a aussi apporté de grandes opportunités. Après avoir semblé destinée à quitter son poste en disgrâce pour sa gestion de la crise de l’immigration, la chancelière allemande Angela Merkel a fait un retour politique spectaculaire, portée par la gestion impressionnante de la crise par le pays. Le président français Emmanuel Macron a eu moins de chance, se faisant vivement critiquer pour sa lenteur à réagir au virus. Il a néanmoins amélioré sa position, comme l’ont fait de nombreux autres dirigeants européens.

Limites de l’Union européenne

Images Wikipédia – PM A. Merkel (à gauche) , Président E. Macron (à droite)

La pandémie a donné un nouveau souffle au tandem franco-allemand qui crachait. On a oublié l’époque où la chancelière Merkel se plaignait de devoir constamment faire le ménage après les bévues du président Macron sur la scène internationale dans les relations entre la France et l’UE.

Berlin et Paris s’étant soudainement mis d’accord pour que 750 milliards d’euros d’argent emprunté fassent des merveilles, il a été laissé aux « quatre frugaux » – Autriche, Danemark, Suède et Pays-Bas – d’organiser une action d’arrière-garde, cherchant à réduire la part des aides par rapport aux prêts dans le paquet total. Entre-temps, le budget à long terme, auparavant controversé, a été adopté avec un minimum d’ajustements. Les trous laissés par Brexit seront comblés. Les pays économes ont été rachetés avec des rabais sur leurs contributions nettes.

Se souviendra-t-on de cela comme d’une grande percée pour le projet européen, ou comme du dernier clou le plus coûteux dans son cercueil ? On peut s’interroger sur la sagesse de distribuer des sommes aussi importantes avec si peu de responsabilité. Les antécédents en matière d’abus de fonds reçus de Bruxelles auraient peut-être dû faire réfléchir les dirigeants. Mais l’urgence de la crise politique a effectivement éclipsé toute considération de ce type.

À en juger par les réactions jubilatoires des principaux acteurs une fois l’acte accompli, il est également évident que quelque chose de plus important était en jeu que la simple aide aux personnes les plus touchées par la pandémie. Selon les mots du président Macron, « C’est le moment le plus important dans la vie de notre Europe depuis la création de l’euro ». Toutefois, si le véritable objectif du fonds de sauvetage était de sauver l’euro, il y a tout lieu de s’interroger sur la sagesse de cette initiative.

Pour ceux qui considèrent que la crise de l’euro est causée par la situation à mi-chemin d’une union monétaire sans union fiscale, le fonds de sauvetage constitue le premier pas vers une solution. L’Union européenne étant en passe de devenir une union de transfert, nous pourrions maintenant envisager la création éventuelle d’un États-Unis d’Europe. Mais les perspectives de réalisation de cette vision restent, au mieux, douteuses. En attendant, le résultat le plus probable est que l’UE sera coincée dans les limbes, avec des ressentiments persistants et de profonds désaccords sur les détails de ce qui a été convenu.

Le risque moral

L’impact le plus immédiat du fonds de sauvetage sera de mettre ces problèmes sur papier. L’injection de fonds empruntés donnera un coup de fouet économique à court terme, et l’aide aux pays du Sud atténuera les griefs que ceux du Nord avaient honteusement mis du temps à agir.

Wikipédia – John Maynard Keynes

Les lecteurs se souviendront peut-être de la métaphore classique de John Maynard Keynes, selon laquelle on paie les gens pour creuser des trous le matin et pour revenir les remplir l’après-midi. L’objectif principal est de stimuler la demande. La manière dont l’argent est dépensé est moins importante. C’est là que le fonds de sauvetage Covid-19 commence à poser plus de problèmes. Comme la crise sera plus longue qu’un choc court et brutal, la manière dont l’argent sera dépensé sera de plus en plus importante. Il y a trois problèmes majeurs.

La première est que tout régime fondé sur l’impératif politique de faire circuler rapidement l’argent sera confronté à l’aléa moral. Travaillant sous pression, avec de nouvelles procédures complexes, les agences gouvernementales seront sérieusement désavantagées face à des opérateurs peu scrupuleux et désireux de s’aider eux-mêmes dans une partie de l’action. Cela va au-delà du risque évident que les groupes de criminalité organisée déploient leurs compétences pour mettre sur pied des opérations bidons afin de s’approprier une grande partie du soutien. Même dans les pays dotés d’un système judiciaire bien ordonné et de normes élevées de respect de l’État de droit, la tentation sera forte pour les entreprises de falsifier leurs livres de comptes, tandis que les autorités seront surchargées par la nécessité de faire respecter les règles. En fin de compte, une grande partie de l’argent sera versée à des bénéficiaires qui ne remplissent pas les conditions requises et ne produiront pas la réponse positive attendue.

Le second problème est que le fonds de sauvetage sera associé à deux formes de « perte de poids mort » directe (un coût pour la société créé par l’inefficacité). Les mécanismes nécessaires à la gestion du fonds consommeront des ressources qui pourraient être consacrées à des entreprises productives. Si l’on peut affirmer que les gains réalisés grâce à la prévention d’une vague de faillites l’emporteront sur ces coûts de transaction à court terme, il existe également un coût à long terme beaucoup plus préjudiciable.

Economiste Jagdish Bhagwati

En mettant des fonds publics à disposition pour des renflouements, Bruxelles renforcera le rôle de ce que l’économiste Jagdish Bhagwati a un jour qualifié d' »activités directement improductives à la recherche de profits ». Le fait est que les entrepreneurs se voient offrir des moyens de faire du profit en entreprenant des activités qui ne produisent pas de biens ou de services. Si ces activités sont plus lucratives que l’entrepreneuriat productif traditionnel, il en résultera une perte d’efficacité de la production actuelle.

Le fait de privilégier l’acquisition de compétences qui portent leurs fruits dans les relations avec les bureaucrates, plutôt que dans celles avec les fournisseurs et les clients, aura également un impact négatif sérieux sur l’efficacité du marché à long terme. Bien que ce problème ne soit pas nouveau, donner une telle impulsion à la bureaucratie des transferts rendra le défi beaucoup plus épineux. Il en résultera une érosion supplémentaire de la culture entrepreneuriale traditionnelle qui consiste à rechercher le gain en restant en avance sur la concurrence sur le marché.

Règles bureaucratiques

Le troisième problème est que le fonds de sauvetage confie l’attribution des fonds à des bureaucrates, et non aux marchés. Il existe de bons arguments pour stimuler la demande en injectant de l’argent directement dans le budget des ménages (une pratique appelée « Hélicoptère monétaire ») et pour apporter une aide ciblée aux pauvres. Mais les arguments en faveur du renflouement des entreprises en difficulté par les contribuables sont beaucoup moins évidents. Si la plupart des entreprises restent saines et peuvent prospérer une fois que la demande revient, beaucoup d’entre elles étaient déjà sur les rails avant la pandémie.

Une intervention gigantesque visant à protéger les emplois à court terme signifie que de nombreuses entreprises qui auraient dû être autorisées à faire faillite seront sauvées. Cela aura des conséquences profondément négatives sur la restructuration et la revitalisation de l’économie européenne. Par-dessus tout, cela soulève la question de savoir si les bureaucrates sont meilleurs que les banquiers pour prêter aux entreprises dans le besoin.

Le test géopolitique fondamental sera de savoir si l’Europe de l’après-Covid peut résister à la menace perçue d’une intervention de la Chine sur les marchés européens. Certains ont fait valoir que l’UE doit mobiliser sa forte capacité réglementaire. C’est un argument superficiel. S’il est vrai que la politique de concurrence a de bons antécédents, les résultats obtenus contre Gazprom n’ont pas été impressionnants.

Le dynamisme entrepreneurial

Le véritable potentiel de l’économie européenne réside dans le dynamisme de son secteur entrepreneurial. La Chine a déjà dépassé l’Europe dans de nombreux domaines scientifiques. Il reste à franchir l’étape cruciale qui consiste à passer de l’invention à l’innovation. C’est là que les institutions favorisant un entrepreneuriat privé flexible deviennent essentielles. L’exemple de la Russie montre que si les institutions ne favorisent pas l’esprit d’entreprise capable de commercialiser les percées technologiques, alors même les esprits les plus brillants ne vous mèneront pas loin.

L’avenir de l’économie européenne dépend de la possibilité de protéger, et de préférence de renforcer, ce lien. La Chine apprend vite. La tendance actuelle en Europe, quant à elle, est de désapprendre en ne faisant pas. La colossale opération de sauvetage Covid-19 va renforcer ce processus, en augmentant la centralisation et l’intervention non commerciale.

Permettre à la pandémie de déclencher une vague de faillites aurait entraîné le chaos. Mais cela aurait également fait place à la destruction créative schumpétérienne. Étant donné que la demande économique sera bien différente après la crise qu’elle ne l’était auparavant, il aurait été avantageux de laisser les marchés ouvrir la voie à la restructuration des capacités de production. L’industrie européenne du transport aérien n’est pas la seule à avoir longtemps attendu une restructuration.

L’inconfort du Sud

Ceux qui se réjouissent que l’euro ait été sauvé (pour l’instant) peuvent aussi considérer que l’essentiel de l’arrangement a été de donner aux fabricants allemands un avantage concurrentiel par rapport aux producteurs du sud, qui sont confrontés à des institutions moins favorables et ne peuvent pas compenser par une dévaluation. Si l’euro devait s’effondrer, la valeur du deutschemark s’envolerait. Les interventions répétées dans le sud sont le prix que les contribuables allemands doivent payer pour conserver la marge d’une monnaie sous-évaluée. Chaque nouveau renflouement entraîne non seulement une érosion accrue de la discipline budgétaire et un renforcement de la collaboration avec les bureaucrates, mais aussi un sentiment politique accru du droit à être renfloué. Avec le fonds de sauvetage Covid-19, ce dernier est devenu surchargé.

Victoire à la Pyrrhus.

Pour la petite histoire:

Une victoire à la Pyrrhus est une victoire obtenue aux prix de pertes si lourdes pour le vainqueur qu’elles compromettent ses chances de victoire finale. L’expression est une allusion au roi Pyrrhuss 1er d’Epire, dont l’armée souffrit des pertes irremplaçables quand il défit les Romains pendant sa guerre en Italie à la bataille d’Héraclée (sur le territoire de la cité d’Héraclée de Lucanie).

Alors que les factures pour le sauvetage commencent à arriver à échéance, et que la reprise économique est au mieux lente, le triomphe précoce du fonds pourrait bien se traduire par une victoire à la Pyrrhus. Tandis que les gouvernements des pays économes seront de plus en plus critiqués pour avoir vendu leur argent, ce qui entraînera un retour des demandes de sortie de l’UE, les gouvernements du Sud seront confrontés à un ressentiment croissant concernant les restrictions imposées sur la manière dont l’argent peut être dépensé. Des pays comme la Hongrie et la Pologne se battront pour maintenir les clauses de l’État de droit à distance.

Avec Mme Merkel hors-jeu, le président Macron sera confronté au spectre d’une nouvelle épreuve de force avec Marine Le Pen. Alors que les coûts sociaux de la pandémie commencent à mordre, son image de « président des riches » technocratique ne sera pas utile. En Italie, l’anti-UE Matteo Salvini pourrait revenir au pouvoir. Le pot-de-vin impliqué par le plan de sauvetage pourrait encore s’avérer trop faible pour neutraliser de tels défis. En attendant, les Chinois se préparent à augmenter la mise.