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Le racisme institutionnel; réalité ou mythe ?

Rafiek Madani pour ENAB

Disclaimer: Cet article ne constitue en aucun cas une attaque contre une personne, un groupe ou un gouvernement. C’est le fruit d’une enquête scientifique. Dans une démocratie, il est important de disposer d’une liberté scientifique afin de pouvoir mener une enquête en toute légitimité. Nous n’accepterons jamais la violence comme une excuse.

Le Bâtiment De L'Onu, Gratte Ciel, Bonn
Image Pixabay : ONU

Ces derniers mois, il est devenu de plus en plus courant en Belgique de lire des interviews et des déclarations dans les médias et les réseaux sociaux dénonçant ou pointant du doigt le racisme institutionnel, le racisme structurel ou le racisme systémique, sans préciser exactement à quoi ils font référence. En n’expliquant pas ou en ne distinguant pas ces adjectifs du racisme, on peut donner l’impression qu’il s’agit de termes synonymes ou interchangeables, alors que ce n’est pas toujours le cas.

Dans les sciences sociales, le racisme a été largement étudié, discuté et reformulé dans un processus continu de compréhension scientifique de sa généalogie, de sa nature, de sa portée et de ses formes d’expression de plus en plus variées dans divers contextes sociaux. Un examen interdisciplinaire complet du racisme a récemment été publié dans un livre « Racism and anti-racism. Understanding to transform« .

La nature complexe et multidimensionnelle du racisme, sa logique commune mais exprimée sous des formes nouvelles et variées, le rend sans aucun doute difficile à analyser. Mais face à ses graves conséquences pour tant de personnes et de groupes sociaux, nous ne pouvons plus rester enfermés dans le confort d’explications simplistes, obsolètes, hors contexte, ou importées sans critique d’autres réalités qui ne sont pas identiques à la nôtre, même si elles lui ressemblent parfois.

« Système de domination et d’infériorisation d’un groupe par rapport à un autre fondé sur la racialisation des différences, dans lequel s’articulent des dimensions interpersonnelles, institutionnelles et culturelles. Elle s’exprime à travers un ensemble d’idées, de discours et de pratiques d’invisibilisation, de stigmatisation, de discrimination, d’exclusion, d’exploitation, d’agression et de dépossession « 

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Le racisme n’est pas une anomalie du système dominant, mais un principe structurant et organisateur de celui-ci. Il ne s’agit pas d’une série d’événements ponctuels plus ou moins violents, mais d’une manifestation concrète du pouvoir et de l’oppression d’un groupe social privilégié sur les autres, qui trouve ses racines dans le colonialisme et persiste encore aujourd’hui.

Le racisme a donc un caractère systémique et, bien qu’il ne soit pas le seul système de domination existant, il est le seul à reposer sur un mécanisme particulier d’infériorisation de l’autre par le biais d’une différenciation radicale, réductionniste et déterministe : la racialisation.

« La racialisation est le processus par lequel les différences phénotypiques, sociales, culturelles, religieuses, etc. sont pensées comme si elles étaient naturelles, essentielles, comme si elles étaient les marqueurs d’une supposée race. Elle implique une différenciation essentielle et radicale entre les groupes humains, le réductionnisme de la complexité des personnes à quelques caractéristiques liées à un groupe (identité culturelle, phénotype, ethnie, religion, langue, etc.) et une relation déterministe entre ces caractéristiques et la manière d’être d’une personne « 

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La logique commune du racisme est ce qui nous permet de l’identifier et de le reconnaître au-delà de la diversité de ses formes d’expression dans différents contextes et moments historiques : la différenciation radicale entre les groupes, l’essentialisme et la stigmatisation sont les trois processus simultanés qui s’articulent et sont toujours présents dans toutes les formes de racisme, anciennes et nouvelles.

Le racisme est toujours systémique, car il n’y a pas d’idée, de discours, d’acte ou de comportement raciste qui ne s’inscrive dans cette logique commune et qui ne s’explique pas comme faisant partie de ce système de domination et d’infériorisation, fondé sur la racialisation des différences et sur une structure de privilèges des personnes non racisées.

Dans le langage courant ou dans le domaine de l’activisme politique, l’expression « racisme systémique » est souvent utilisée pour souligner précisément son caractère structurel et oppressif. Comme nous le verrons plus loin, le racisme systémique est une expression qui est utilisée avec pratiquement la même signification dans des contextes géographiques et politiques très différents, au Nord et au Sud, au centre et à la périphérie.

Le racisme institutionnel

Concept, L'Homme, Documents, Personne, Plan
Photo Pixabay

Il n’en va pas de même avec le concept de racisme institutionnel qu’avec le racisme systémique ; selon le moment historique et l’espace géographique dans lequel on l’observe, sa définition et son utilisation diffèrent en fonction du contexte.

Dans le contexte américain des luttes pour les droits des Afro-Américains aux États-Unis dans les années 1960, Carmichael et Hamilton (dans leur livre désormais classique, Black Power. The Politics of Liberation in America, 1967) a utilisé le terme de racisme institutionnel pour désigner les ordres juridiques et les modèles de comportement établis par lesquels les Blancs oppriment les Noirs.

Les deux auteurs ont souligné la nature systématique, structurelle et implicite du racisme en tant que phénomène ancré dans le fonctionnement de la société et indépendant des intentions et de la conscience des acteurs.

Bien qu’elle n’ait pas obtenu la reconnaissance ultérieure qu’elle aurait méritée, l’aspect le plus utile de leur proposition est qu’elle a déplacé l’accent sur les causes du racisme, l’expliquant non plus comme une question de conscience et de comportement personnels, mais comme une question de fonctionnement social, structurel et systémique.

Dans les années 1990, l’idée de racisme institutionnel s’est à nouveau largement répandue dans le monde anglo-saxon, notamment grâce au rapport Macpherson (1999) réalisé en Grande-Bretagne, dont les résultats ont montré comment l’articulation d’un ensemble de facteurs matériels, discursifs et comportementaux crée un système qui empêche certains groupes et certaines personnes d’avoir les mêmes opportunités.

Europe, Les Institutions Européennes
Image Pixabay

Au cours de la même décennie, les études sur le racisme institutionnel se sont développées aux États-Unis, étendant une interprétation clairement structurelle du racisme (Bonilla-Silva, 1997).

Dans le contexte scientifique et politique anglo-saxon, le racisme structurel désigne l’ensemble des éléments structurels et des composantes du système social qui empêchent certains groupes de bénéficier de l’égalité des chances. Ainsi, dans le contexte anglo-saxon en général, et dans le contexte nord-américain en particulier, l’expression « racisme structurel » est souvent utilisée comme synonyme de racisme institutionnel.

Mais dans le contexte européen en général, et dans le contexte méditerranéen en particulier, les deux expressions ne sont pas toujours utilisées de la même manière, car le racisme institutionnel ne couvre pas toutes les formes possibles de racisme structurel. Outre les dispositifs institutionnels au sens strict, il existe d’autres dispositifs structurels importants du racisme lié à l’horizon culturel et à ses agents de socialisation très divers : la famille ou l’école, la publicité ou les médias, la culture dans toutes ses expressions (du cinéma ou de la littérature aux blagues, par exemple), le système économique, etc.

En bref, tout ce qui constitue l’idéologie et l’horizon de valeurs dans lequel nous avons tous été socialisés et les structures sociales dans le cadre desquelles nous sommes en relation les uns avec les autres. Dans le contexte latino-américain, le racisme institutionnel est souvent assimilé au racisme d’État, en tant que système global de domination et de pouvoir (dans le sens que Foucault a analysé dans sa Généalogie du racisme).

Il ne faut pas oublier que les conférences panaméricaines ont largement contribué à la diffusion de l’eugénisme dans la première moitié du XXe siècle et qu’il a été appliqué sous diverses formes dans les différents États d’Amérique latine en tant que technologie de pouvoir (Stepan).

Au cours des dernières décennies, une approche décoloniale s’est développée en Amérique latine (avec une influence importante dans l’antiracisme politique espagnol) qui interprète le racisme comme une matrice d’oppression basée sur la colonialité, profondément ancrée dans les institutions, les structures de pouvoir, les relations sociales et les connaissances.

Dans le cadre décolonial, les adjectifs structurel, systémique et institutionnel sont souvent utilisés comme synonymes. Dans cette approche, le racisme est toujours considéré comme institutionnel, comme un système de domination inscrit dans le même « projet civilisateur occidental ».

Nous utilisons le terme institutionnel dans un sens restreint, englobant toute pratique, discours ou idée liée à un organisme ou une entité qui remplit une fonction d’intérêt public. Que sa propriété ou sa gestion soit publique, privée ou mixte. Nous définissons le racisme institutionnel comme « l’ensemble des politiques, pratiques et procédures qui désavantagent les groupes racialisés en les empêchant d’atteindre une position d’égalité« .

Cette dimension institutionnelle du racisme s’exprime de deux manières : sans acteurs (à travers les règles, les lois, les règlements, les politiques publiques, les mécanismes d’allocation et d’accès aux ressources, etc.), et avec acteurs (pratiques des représentants institutionnels, discours politiques, pratiques des employés publics chargés d’appliquer les lois et de mettre en œuvre les politiques, etc.)

Domaines du racisme institutionnel

Le racisme institutionnel peut être observé dans différents domaines, parmi lesquels les suivants se distinguent par leur importance :

  • Les discours publics des représentants institutionnels qui légitiment le rejet des personnes migrantes et/ou racisées.
  • L’ensemble des lois, normes, mesures, règlements et procédures bureaucratiques qui produisent des inégalités et limitent les droits sociaux, politiques, économiques et culturels des migrants.
  • Les politiques publiques qui ont des effets discriminatoires directs ou indirects dans différents domaines. Cela comprend à la fois les politiques migratoires des États et les politiques sociales en matière d’éducation, de santé, d’emploi, de services sociaux, de logement, etc.
  • Actions (et inactions), ayant des effets discriminatoires, exercées par des personnes qui représentent et travaillent dans des institutions. Il s’agit notamment des comportements discriminatoires des fonctionnaires et des employés publics représentant la loi et l’État (police, agents d’immigration, militaires, etc.) ; du personnel des entités civiles (ONG, fondations, etc.) qui fournissent des services publics (centres pour mineurs, centres d’accueil pour migrants, etc.) ; et du personnel qui prend des décisions ou gère des entités d’intérêt public.
  • Les programmes d’intégration sociale qui, explicitement ou implicitement, reproduisent des modèles paternalistes, assimilationnistes ou ethnocentriques. Soit par leur conception ou leur approche ; soit par la manière dont ils sont mis en œuvre à travers les pratiques de leurs professionnels (travaillant dans la santé, l’éducation, les services sociaux, l’emploi, etc.)

L’importance de cette définition du racisme institutionnel réside dans le fait qu’il comprend à la fois ses éléments strictement systémiques ou structurels, ainsi que ses éléments comportementaux liés aux actions d’un large éventail de personnes dans l’exercice de leurs fonctions.

Logo Cour européenne des droits de l’homme

Le racisme institutionnel a été légalement reconnu en 2019, dans un arrêt historique de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Cet arrêt reconnaît, pour la première fois, l’existence d’une discrimination, d’un traitement inhumain et dégradant, en raison du racisme institutionnel de l’État, exercé dans ce cas par ses forces de sécurité.

Ces dernières années en Belgique, l’antiracisme institutionnalisé a été remis en question et critiqué par des militants et des chercheurs antiracistes qui ont montré sa continuité avec les pratiques coloniales. Il est considéré que l’antiracisme promu par les institutions et certaines ONG ne reconnaît pas la dimension institutionnelle ou structurelle du racisme, le réduisant aux préjugés et aux comportements individuels, niant l’importance des catégories raciales et vidant la lutte antiraciste de sa dimension politique.

Outre la valeur stratégique que le concept a pour la lutte antiraciste, le racisme institutionnel est très utile pour son grand pouvoir analytique permettant de comprendre le rôle des institutions dans la reproduction du racisme. Il n’est pas possible de combattre avec succès le racisme sans reconnaître et comprendre sa dimension institutionnelle.

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