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Chypre : un poudrier au sein de l’Europe.

Rafiek Madani pour ENAB

Image Wikipédia: Chypre avec ses 4 juridictions

Chypre a connu de nombreuses guerres et occupations étrangères, et l’un des héritages de cette histoire est la division entre les parties grecque et turque de l’île. En 1983, les Chypriotes turcs ont déclaré unilatéralement l’indépendance de la République turque de Chypre du Nord, que seule Ankara reconnaît. C’est la République de Chypre dirigée par la Grèce qui appartient aux Nations unies et à l’Union européenne.

Qui contrôle Chypre ?

Aujourd’hui, Chypre compte deux administrations autonomes. Bien que les deux gouvernent leurs territoires respectifs de manière indépendante depuis 1974, il n’y a pas eu de partition officielle. La partie chypriote grecque a refusé une solution à deux États proposée en 1983. Elle a également refusé un accord de partage du pouvoir conclu en 2004 sous l’égide des Nations unies, qui visait à unifier l’île avant son adhésion à l’UE.

Image Google Maps Aphrodite Gas Field

Plus récemment, le gouvernement grec de la République de Chypre a pris des décisions unilatérales concernant les initiatives en matière d’hydrocarbures, créant ainsi des tensions importantes avec la Turquie et les Chypriotes turcs. La partie grecque a conclu des accords avec des multinationales comme Eni, Noble Energy, ExxonMobil, Qatar Petroleum et Shell.

Le forum EastMed Gas constitue une réelle menace pour la présence turque dans le bassin méditerranéen.

La zone économique exclusive (ZEE) de Chypre en mer Méditerranée recèle du gaz naturel, notamment le champ gazier Aphrodite découvert en 2011. L’Égypte, le Liban et Israël reconnaissent tous la ZEE chypriote grecque, mais la Turquie s’est immiscée dans cette zone. Ankara a également menacé de mobiliser ses forces navales contre la Grèce et la République de Chypre. Cette situation s’inscrit dans le cadre des différends énergétiques entre la Turquie et l’Égypte, les Émirats arabes unis et la France.

Le conflit énergétique en Méditerranée

En 2019, Chypre, la Grèce et Israël ont signé un accord pour construire un gazoduc reliant les champs gaziers israéliens Leviathan et chypriotes Aphrodite à l’Europe en passant par la Grèce et en contournant la Turquie. En janvier 2020, l’Égypte a organisé le forum EastMed Gas avec Chypre et la Grèce, ainsi qu’Israël, la Palestine et l’Italie. Les Émirats arabes unis et les États-Unis y participeront en tant qu’observateurs en 2021.

Le Forum EastMed Gas représente une réelle menace pour la présence turque dans le bassin méditerranéen, au grand dam des Émirats arabes unis. L’initiative crée une opportunité pour les États membres et non membres de l’UE de s’aligner contre la Turquie, et un front anti-turc semble en effet se former en Méditerranée orientale. Depuis 2017, les EAU participent aux exercices militaires annuels dirigés par la Grèce dans le Péloponnèse aux côtés des États-Unis et d’Israël, et plus récemment de Chypre, de l’Italie et de l’Égypte. En 2020, MEDUSA, le premier exercice aéronautique conjoint avec la participation active de Chypre, de l’Égypte, de la France, de la Grèce et des EAU, s’est tenu à Alexandrie. Début 2021, Chypre et la Grèce ont mis en œuvre des accords de coopération militaire avec les EAU. Pendant ce temps, des pays comme l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie appellent à une approche plus équilibrée vis-à-vis d’Ankara.

Le point de vue turc

Image Pixabay

La Turquie maintient que les Chypriotes turcs ont également le droit d’entreprendre des activités d’exploration énergétique et de délivrer des licences. En 2011, les autorités chypriotes turques ont proposé à la partie grecque, par l’intermédiaire du secrétaire général des Nations unies, un accord qui suspendrait toute activité d’exploration d’hydrocarbures jusqu’à ce qu’un accord soit conclu ou qu’un comité mixte supervisé par les Nations unies soit formé.

Les Chypriotes grecs ont rejeté les deux options et ont poursuivi leur exploration unilatérale à tel point que la Turquie a commencé à prendre des mesures pour protéger ses intérêts. Les navires de recherche turcs ont intensifié leur étude de l’activité sismique dans les blocs sous licence de Turkish Petroleum et dans les eaux chypriotes turques, et Ankara a adopté un ton plus agressif sur les questions concernant la mer Méditerranée. La crise a de nouveau éclaté en 2018 lorsqu’un navire d’Eni autorisé à effectuer des forages par les autorités chypriotes grecques a été bloqué par la marine turque.

Le 8 mars 2021, la République de Chypre a signé un accord avec Israël et la Grèce pour construire l’interconnexion Euro-Asie. Ce câble électrique sous-marin – le plus long du monde – traversera la Méditerranée et devrait être achevé en 2024. Le projet permettra de remédier au problème de l’isolement énergétique de Chypre, dernier membre de l’UE à ne pas être relié au réseau européen. Mais il a également suscité l’ire d’Ankara puisque les tuyaux devront traverser les eaux turques.

Retour à la table des négociations

Image Pixabay

Les dirigeants chypriotes turcs et grecs ainsi que les ministres des affaires étrangères britannique, grec et turc participeront prochainement aux pourparlers informels 5+1 parrainés par l’ONU, qui doivent se tenir à Genève du 27 au 29 avril. Les précédentes discussions bilatérales de 2017 en Suisse s’étaient soldées par une impasse.

Le président chypriote turc, un proche allié de M. Erdogan, prône la partition.

Au cours des négociations, la partie turque sera invitée à mettre de côté sa solution à deux États et à accepter ce qui est la réalité de fait – à savoir que la République de Chypre est le seul acteur reconnu sur la scène internationale. Dans le même temps, la partie grecque sera invitée à soutenir une fédération internationalement reconnue avec deux ZEE distinctes pour réunifier l’île. Les deux issues s’excluant mutuellement, un compromis est peu probable.

Image CC BY 2.0 Mr Josep Borrell

Les Nations unies espèrent une fédération, mais des rumeurs circulent depuis un certain temps dans la presse chypriote grecque selon lesquelles le président Nicos Anastasiades ne croit plus en cette solution. Les Britanniques seraient probablement satisfaits de tout compromis, comme une confédération lâche. L’UE semble investie dans le règlement de la question, et le haut-commissaire aux affaires étrangères Josep Borrell a rencontré les chefs des deux parties lors de sa dernière visite à Chypre.

Tant les Chypriotes grecs que les Chypriotes turcs se sont montrés peu enclins à la réconciliation, malgré les répercussions internationales qu’une séparation entraînerait. Bien que M. Anastasiades ne pense pas personnellement qu’une fédération soit réaliste, il ne peut pas exprimer son soutien à la solution à deux États sans provoquer la colère des médias et de l’opposition chypriotes grecs nationalistes.

Pendant ce temps, le président chypriote turc Ersin Tatar, un proche allié de M. Erdogan, prône la partition. Les liens entre le nord de l’île et Ankara se multiplient et la victoire de M. Tatar en 2019 implique que la tendance pourrait se poursuivre. Il est possible qu’il ne fasse que fixer le prix maximum et qu’il accepte une offre inférieure si elle peut être liée à des concessions sur la question de l’EastMed.

Les parties turque et grecque de l’île ont toutes deux souffert de l’impact économique de la pandémie de Covid-19. Le tourisme représente une grande partie des revenus de l’île et la pression pour la réouverture est forte. Les taux d’infection et d’hospitalisation sont montés en flèche, ce qui a conduit à un nouveau confinement en janvier. Le 9 mars 2021, la Commission européenne a approuvé un budget total de 200 millions d’euros pour soutenir les entreprises et les indépendants chypriotes dont les activités ont été suspendues en raison des restrictions.

La profonde crise socio-économique déclenchée par Covid-19 a approfondi les blessures qui divisent la société chypriote.

Le verrouillage a également entraîné la fermeture des points de passage entre les parties turque et grecque de l’île, affectant gravement les programmes bicommunautaires qui avaient été mis en place au prix de grands efforts.

Scénarios de réconciliation à Chypre

Image Pixabay

La réunion des Nations Unies débouchera sur une solution globale

Il est très peu probable que la réunion qui se tiendra à Genève en avril prochain permette de résoudre ce conflit vieux de 50 ans. Seule une intervention conjointe de pays clés de la Méditerranée orientale comme l’Égypte et Israël pourrait apaiser les tensions entre la Grèce et la Turquie et, par voie de conséquence, entre les deux partis politiques chypriotes. Mais compte tenu des enjeux géopolitiques en jeu, cette issue est la plus improbable.

La réunion des Nations Unies jettera les bases de discussions productives

Ce scénario est possible, mais peu probable. La profonde crise socio-économique déclenchée par Covid-19 a approfondi les blessures qui divisent la société chypriote. Dans une situation économique instable, les tensions risquent de s’exacerber plutôt que de s’apaiser.

La réunion de des Nations Unies ne servira pas à grand-chose

C’est le scénario le plus probable. Les frictions entre les aspirations de la Turquie en Méditerranée et les politiques inflexibles de la Grèce sont profondément ancrées. Elles sont susceptibles de rester en place dans un avenir prévisible.