L’Occident doit reconnaître l’importance de la Russie

Rafiek Madani pour ENAB

Image Wikipédia: Président J. Biden

L’administration Biden est beaucoup plus dure avec la Russie qu’avec la Chine. Cela n’a guère de sens. La Chine est engagée dans des activités qui menacent fortement les intérêts américains et européens, tandis que la Russie et l’Occident peuvent trouver des intérêts communs. Une position ferme, mais plus ouverte et respectueuse envers Moscou pourrait profiter aux deux parties.

Le président américain Joe Biden a commencé son mandat en promettant un retour à une politique étrangère plus multilatérale qui inclurait les alliés traditionnels de son pays en Europe et en Asie dans le processus décisionnel. Ces déclarations ont suscité des attentes en Europe, bien que Bruxelles et les principales capitales aient réellement discuté de ce que cela pourrait signifier. En Asie, cependant, la priorité de l’équipe Biden semble être de renforcer le dialogue de sécurité quadrilatéral (ou Quad), tout comme pour l’administration précédente. La Quadrilatérale est composée des États-Unis, du Japon, de l’Inde et de l’Australie, qui se sont réunis pour se concentrer sur la collaboration militaire face à une Chine de plus en plus belliqueuse.

Pendant la campagne électorale de l’année dernière, M. Biden a qualifié la Chine de « concurrent sérieux » et la Russie d' »adversaire ». Cela indique qu’il a l’intention d’appliquer des politiques plus sévères envers la Russie qu’envers la Chine, même si, d’une manière générale, Pékin a agi de manière plus agressive.

Il est vrai que plusieurs questions non résolues continuent de provoquer des tensions entre l’Occident et Moscou. Parmi ceux-ci figurent l’annexion de la Crimée par la Russie, son activité militaire dans l’est de l’Ukraine et les allégations de violations des droits de l’homme.

Comportement agressif

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Pourtant, les transgressions du côté chinois sont bien pires. Sur le plan intérieur, Pékin commet quelque chose de proche d’un génocide contre les Ouïgours dans l’ouest de la Chine et impose brutalement l’assimilation au Tibet. Elle porte atteinte à la liberté et à l’État de droit à Hong Kong, persécute les communautés chrétiennes et bafoue les droits civils de ses citoyens. Sur le plan international, elle harcèle ses voisins, intimide Taïwan et cherche à imposer ses revendications expansives dans la mer de Chine méridionale et la mer du Japon. Elle entre aussi fréquemment en conflit avec l’Inde à la frontière entre les deux pays, dans l’Himalaya.

La Russie et la Chine défient les États-Unis dans le cyberespace et sont accusées d’essayer d’influencer les élections américaines, généralement en diffusant de fausses nouvelles. Dans une démocratie robuste, de telles activités ne nuisent guère au processus électoral. Bien que cela n’excuse pas ce comportement présumé, l’histoire montre que tenter de manipuler la politique d’un État concurrent n’est pas un phénomène nouveau. De telles tactiques sont largement appliquées, y compris par l’Occident.

Les jugements de valeur ont tendance à être subjectifs, et les actions dans ces cas ne sont pas justifiées. Toutefois, il semble clair que, tant en matière de droits de l’homme que d’activité internationale, la Chine a été le plus grand contrevenant.

Démarche hostile

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Si l’on met de côté les valeurs, il y a de véritables intérêts de politique étrangère en jeu. La Maison Blanche, logiquement, a surtout poursuivi la ligne dure contre la Chine mise en œuvre par l’administration précédente. Toutefois, elle envisage de lever certaines restrictions datant de l’ère Trump, comme un décret empêchant les opérateurs de réseaux américains d’acheter des équipements en provenance de Chine. Ce décret a été suspendu pendant 90 jours et, bien que les responsables de l’administration aient déclaré que les interdictions resteraient en place jusqu’à la fin d’un examen, son annulation pourrait permettre l’apparition de vulnérabilités cruciales dans le réseau électrique américain.

La Maison Blanche de Trump a également été dure envers la Russie. Elle a soutenu le maintien des sanctions imposées pour ses actions en Ukraine et a pris clairement position contre le gazoduc Nord Stream 2, qui pourrait accroître la dépendance de l’Europe à l’égard de la Russie pour son gaz naturel. Cette approche résolue envers Moscou est maintenant devenue hostile. Qualifier la Russie d' »adversaire » est déjà fort, mais l’administration a intensifié sa rhétorique antirusse après la publication d’un rapport des services de renseignement qui désigne Moscou pour son ingérence dans les élections. Il y a quelques mois, le président Biden a déclaré publiquement qu’il était d’accord pour dire que le président russe Vladimir Poutine était « un tueur » – une insulte flagrante, et probablement intentionnelle.

Bien que la Russie soit économiquement plus faible que les États-Unis, qu’elle soit moins peuplée et qu’elle n’ait pratiquement aucun lien commercial avec la superpuissance mondiale, il est difficile de comprendre pourquoi Washington décide de s’en prendre à Moscou. Agir de la sorte constitue probablement une importante gaffe géopolitique.

Projet Nord Stream 2

Le conflit entre l’Occident et la Chine n’est pas seulement économique, c’est une bataille pour le pouvoir mondial et, surtout, pour les systèmes politiques. Si cet état de fait peut être amélioré de temps à autre, il est malheureusement inévitable. La puissance militaire des deux parties est déjà importante, mais elle deviendra bientôt décisive.

Le « Russia-bashing » et la politique de sanctions des États-Unis et de certaines puissances européennes blessent la fierté russe et alimentent la crainte à Moscou que l’Occident tente de s’immiscer dans ses affaires intérieures, voire vise un changement de régime. Nous ne devons pas oublier l’importante position stratégique de la Russie. C’est également une puissance militaire de premier plan, dotée de systèmes modernes et de formidables capacités nucléaires stratégiques et tactiques. En outre, les sanctions ont en fait renforcé ses capacités économiques internes.

Mesures anodines

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En 2014, lors de la crise ukrainienne, l’Occident a préféré les attaques verbales contre la Russie et les mesures économiques édentées, au lieu d’adopter une position claire et de soutenir efficacement l’Ukraine. La remarque du président Obama à l’époque, selon laquelle la Russie n’était qu’une « puissance régionale », a révélé une attitude qui a forcé le Kremlin à démontrer qu’il était plus.

Les sanctions ont été inefficaces et n’ont fait que contrarier davantage la Russie. En fait, Moscou a commencé à aligner certaines de ses stratégies sur celles de Pékin – bien qu’il n’y ait pas d’alliance formelle entre les deux. Le Kremlin souhaite toujours éviter un partenariat direct avec les Chinois, et a donc tenté d’améliorer ses relations avec des pays asiatiques tels que le Japon et la Corée du Sud. Dans le même temps, les puissances européennes continuent d’imposer des sanctions.

L’Occident reste le lieu où se trouvent les plus grands intérêts géopolitiques de Moscou. Une position plus ouverte et respectueuse, mais toujours ferme, envers la Russie est nécessaire. Une telle position soutiendrait l’intégrité politique et territoriale des voisins de la Russie, mais ferait également preuve de retenue rhétorique et de respect pour le régime.

La Russie et l’Occident partagent certains intérêts communs, comme la lutte contre le terrorisme, le développement du commerce mondial et l’accès aux ressources naturelles. Se concentrer sur ces aspects pourrait ouvrir la porte à une relation plus fructueuse.