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Le retour de la géopolitique et de la guerre

Rafiek Madani pour ENAB

> Tactiques hybrides
> Le modèle Helvétique

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Alors que la rivalité systémique entre la Chine et les États-Unis s’intensifie, la situation de la sécurité mondiale évolue également rapidement. De nouveaux points chauds géopolitiques apparaissent et les nations en conflit adoptent des tactiques de guerre qui diffèrent de celles du XXe siècle. Pour que l’Europe puisse relever ces défis de manière adéquate, un large débat public sera nécessaire.

La guerre est une constante malheureuse de l’histoire. Mais la façon dont elle est menée a évolué. Avant la Révolution française, les batailles étaient principalement menées par des armées de soldats payés au service des seigneurs. Par la suite, avec l’émergence de l’idée de nations, de grandes armées ont été constituées sur la base de la conscription plutôt que de volontaires rémunérés. Cela a entraîné des effusions de sang massives et a dégénéré en guerre totale, où les civils n’étaient plus protégés, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Tactiques hybrides

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La notion de guerre est traditionnellement comprise comme un conflit armé. Cependant, d’autres aspects – certains déjà existants, d’autres entièrement nouveaux – gagnent en importance. Les grandes puissances sont plus réticentes à s’affronter directement, et préfèrent les confrontations par procuration. Par exemple, la guerre au Yémen est en fait un conflit entre l’Arabie saoudite et l’Iran. De plus en plus d’acteurs ont recours à des mesures et des sanctions économiques, à la propagande, à l’agitation sociale artificielle, aux fake news et aux cyberattaques. Ce sont les instruments de la guerre hybride. Cette forme « cachée » de guerre a déjà lieu, notamment entre les grandes puissances. Cette stratégie leur permet d’éviter la confrontation militaire directe et les ravages causés par les armes de destruction massive (qu’elles soient nucléaires, chimiques ou biologiques).

Les guerres hybrides ne sont pas encore perçues comme de véritables guerres, puisqu’il n’y a pas de victimes directes ou de dommages évidents. Mais elles ont le potentiel d’être très destructrices et pourraient aussi préfigurer des évolutions plus graves.

La concurrence entre grandes puissances, notamment entre les États-Unis et la Chine, s’intensifie. Des aspirations hégémoniques rivales s’expriment dans un conflit systémique et économique. Les deux parties intensifient leurs efforts militaires directs. La guerre hybride est menée par le biais du commerce, de la propagande, de l’espionnage et des cyberattaques. La question de Taïwan incite les deux parties à renforcer leurs muscles.

Les allégations selon lesquelles le virus Covid se serait échappé d’un laboratoire chinois ont conduit à affirmer que Pékin se prépare à une guerre biologique.

Des points chauds se sont développés dans le Caucase et en Ukraine. Le Moyen-Orient en est un depuis longtemps. Les zones les plus litigieuses, cependant, se situent désormais en Asie de l’Est, notamment autour de Taïwan et dans le triangle formé par la Chine, l’Inde et le Pakistan, impliquant potentiellement l’Asie centrale. Cette dernière se radicalisera à la suite du retrait américain, qui revient à remettre le pouvoir aux talibans. Les réfugiés affluent déjà par milliers dans les pays voisins comme le Tadjikistan. L’islam radical est une préoccupation majeure pour tous les pays de la région, et peut-être encore plus pour la Chine et la Russie.

Mais où ce choc des titans laisse-t-il les autres puissances, la Russie et l’Europe ?

Le modèle helvétique

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La Russie s’inquiète à juste titre des tentatives occidentales d’influencer ses affaires intérieures. Elle a également l’intention de protéger ses longues frontières. Moscou tentera de se tenir à l’écart d’un conflit entre les États-Unis et la Chine. Toutefois, l’attitude sévère de l’administration américaine ainsi que l’indécision européenne et les sanctions qui en découlent pourraient pousser la Russie, le plus grand pays du monde et une superpuissance nucléaire, à s’aligner de plus en plus sur la Chine – et ce malgré le fait qu’il n’y a pas d’amour perdu entre les deux.

La réponse requise n’est pas de parler, de se quereller et de réfléchir à la question des responsabilités institutionnelles en matière d’affaires étrangères et de sécurité. Le vieux continent est en position de faiblesse et il doit cesser de faire l’autruche et de se féliciter du succès de son soft power présumé et de ses cadres réglementaires exceptionnels. La géopolitique rattrapera l’Europe.

La première étape, au lieu de la discussion institutionnelle sur la question de savoir si c’est Bruxelles ou les capitales nationales qui doivent être en charge, serait un débat large et ouvert sur les défis. Les préoccupations varient. L’Europe du Sud et de l’Ouest craint l’insécurité en Afrique et au Moyen-Orient. Le Royaume-Uni, qui a une vision plus globale, cherche à accroître sa présence dans la région indo-pacifique et à contrarier la Russie – une tendance historique. Des appréhensions similaires prévalent dans certains pays d’Europe centrale, dans les pays baltes et en Scandinavie. Berlin essaie de s’entendre avec tout le monde et se contente de faire semblant de renforcer sa défense. Dans de nombreux pays européens, le grand public n’est pas conscient des risques actuels en matière de sécurité. Par exemple, l’Allemagne a certainement besoin d’une plus grande sensibilisation aux défis mondiaux.

La neutralité armée effective de la Suisse, qui est maintenue jusqu’à ce jour, a permis au pays de rester en paix tout au long des deux guerres mondiales. Berne est également considérée comme un intermédiaire de confiance dans les conflits. Cela a permis la récente rencontre entre les présidents américain et russe.

Récemment, le Conseil fédéral de Berne a décidé d’acquérir 36 avions de combat F-35 auprès des États-Unis. Cette décision a été fortement critiquée par l’Allemagne et la France, qui avaient espéré que la Suisse opterait pour un avion européen, le Rafale ou l’Eurofighter. La gauche suisse souhaite également organiser un référendum pour stopper cet achat.

Le choix de Berne est significatif. Pendant la guerre froide, l’appareil de défense suisse était officieusement aligné sur l’OTAN. Après l’implosion de l’Union soviétique, le soutien interne à la neutralité armée a commencé à faiblir. Cependant, la Suisse est toujours consciente que le monde est dangereux et que la paix ne peut être préservée que par une dissuasion crédible, parallèlement à la force économique et à la stabilité sociale. En plus de leur supériorité technique, le choix des avions américains pourrait être motivé par certains doutes sur l’efficacité de la défense européenne.

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Contrairement à de nombreux autres pays européens, la Suisse est également consciente de l’importance du rôle de la société civile en matière de défense. Récemment, les partis politiques et les associations économiques et sociales ont lancé une institution visant à initier un large débat sur la géopolitique. Cela devrait permettre de sensibiliser la population aux défis actuels de la sécurité mondiale. La protection civile et une défense crédible sont toujours nécessaires. La discussion contribuera à la sécurité du pays et contrebalancera les tentatives néfastes de la gauche de supprimer le système de défense armée.

Comme pour les questions économiques, de gouvernance et fiscales, la Suisse pourrait être un modèle pour le reste de l’Europe.

Le continent serait moins en danger s’il était plus conscient de la véritable nature de la situation et, par conséquent, plus décisif. La guerre hybride est déjà une réalité. Les États-Unis et la Chine sont les principaux acteurs de la géopolitique, et la Russie comprend la situation. Pendant ce temps, l’Europe persiste dans son ignorance la plus totale.