Liban : plus d’un an après l’explosion de Beyrouth, l’État défaillant se débat dans la pauvreté et la discorde

Rafiek Madani pour ENAB

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Treize mois après la désastreuse explosion du port qui a tué plus de 200 personnes, en a blessé des milliers et a laissé environ 300 000 personnes sans abri, la descente dramatique du Liban dans la crise économique et politique s’aggrave. L’effondrement économique du Liban est si grave que la Banque mondiale le classe parmi les trois plus graves depuis le milieu du 19e siècle.

Les données mettent en évidence une catastrophe humanitaire croissante. Plus de 900 000 Libanais ne sont pas en mesure de se procurer suffisamment de nourriture et de services de base, les prix ayant augmenté de 580 % depuis octobre 2020. La moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté. Le chômage officiel a augmenté de 35 %. Et comme si la situation n’était pas assez grave, les dirigeants politiques de l’État n’ont pas réussi à former un gouvernement de partage du pouvoir.

Les facteurs immédiats de cette situation sont la crise bancaire de 2019, aggravée par la pandémie de COVID qui a suivi. La crise de liquidité qui a consumé le secteur bancaire a entraîné la dévaluation de la livre libanaise de 90 % et une baisse du PIB de 9,2 % en 2020. Pourtant, pour bien comprendre la nature de la crise, il est important de maîtriser le mélange mortel de sectarisme politique et de néolibéralisme du Liban.

Le terme de sectarisme politique fait référence au système de partage du pouvoir au Liban, réinventé après la guerre civile de 1975-1990. L’objectif supposé du partage du pouvoir est de garantir des sièges au gouvernement aux représentants des 18 principales tendances de l’État. Le partage du pouvoir est donc censé garantir qu’aucune secte ne puisse dominer l’État à l’exclusion des autres.

Le partage du pouvoir a abouti à une situation dans laquelle un groupe de seigneurs de la guerre civile et de magnats ont utilisé leur position de chefs de secte élus pour s’emparer des institutions économiques de l’État. Ces personnalités utilisent le butin de l’État pour enrichir leurs fortunes personnelles. L’indice de perception de la corruption (IPC) 2020 a classé le Liban parmi les États les plus corrompus du monde.

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Ces dirigeants sectaires utilisent en outre ces ressources pour acheter essentiellement un soutien politique. Les services de base – soins de santé, électricité et gaz – sont de plus en plus contrôlés par des factions sectaires privées. Ces services sont distribués aux membres de leurs communautés à condition qu’ils accordent leur vote aux chefs de secte. Ce système rend de nombreux citoyens dépendants des factions sectaires pour leur survie quotidienne.

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C’est ici que le sectarisme politique se superpose au néolibéralisme. Le néolibéralisme est associé au recul de l’État, à la privatisation, à la réduction des impôts et à l’externalisation des travaux et services publics (tels que la collecte des ordures) à des entreprises privées. Le Liban d’après-guerre a été décrit comme un exemple de « néolibéralisme réellement existant ».

L’un des exemples les plus tristement célèbres de ce néolibéralisme est la reconstruction du centre-ville de Beyrouth par Solidere, une entreprise privée-publique montée par l’ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri. Le transfert de l’espace public aux mains du privé a rapporté à Solidere 8 milliards de dollars (5,7 milliards de livres), soit un quart du PIB du Liban.

Plutôt que de développer des services publics pour favoriser une citoyenneté inclusive et la légitimité, les élites ont érodé les institutions clés qui sont les piliers de la stabilité.

Révolution – ou réforme ?

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La question urgente est de savoir où va le Liban ? La Banque mondiale a averti que la « contraction brutale et rapide du Liban est généralement associée à des conflits ou des guerres« . La guerre civile qui a duré 15 ans au Liban a fait plus de 150 000 morts et un million de personnes déplacées. Une rechute dans ce type de guerre civile totale est hautement improbable.

Une nouvelle vague d’agitation sociale est plus probable. Le pouvoir populaire sous la forme de mouvements de protestation est devenu une forme courante d’opposition aux dirigeants sectaires corrompus du Liban. En 2019, alors que la crise bancaire émergeait et que des taxes punitives étaient introduites, les Libanais ordinaires de tout le pays sont descendus dans la rue dans ce qu’on a appelé la thawra (« soulèvement »). Les manifestants ont scandé : « Tous, ça veut dire tous », ce qui signifie que tous les dirigeants sectaires doivent être évincés.

Il est important de noter que la thawra a donné la parole à toute une série de groupes marginalisés, notamment les femmes, les antiracistes et ceux qui soutiennent les travailleurs domestiques migrants.

Les élites sectaires ont déployé toutes les astuces à leur disposition pour assurer la survie du régime, apparemment dans l’intérêt de la stabilité. Les forces de sécurité ont arrêté des militants – même pour leurs publications sur les médias sociaux – et ont lâché leurs sbires pour tabasser les manifestants.

Pourtant, les salaires des forces de sécurité ayant été vidés, il est de moins en moins probable que l’on puisse leur faire confiance pour réprimer les protestations. Même les fidèles du parti, qui souffrent eux-mêmes de l’effondrement économique, pourraient retirer leur soutien.

La récente nomination de Najib Mikati comme premier ministre désigné représente un autre magnat milliardaire qui tient les rênes du pouvoir. En tant que réformateur, il est probable que Mikati se contente de bricoler le statu quo, plutôt que d’envisager une transformation significative du système communautaire qui fait cruellement défaut.

L’Occident a traditionnellement essayé de maintenir une politique de soutien au système politique libanais en panne. Actuellement, en particulier, l’Occident considère le Liban comme un acteur clé du régime international des réfugiés. Outre les 200 000 Palestiniens déplacés vivant à l’intérieur des frontières du pays, le Liban accueille aujourd’hui environ 1,5 million de réfugiés fuyant la guerre civile en Syrie voisine.

La France, ancienne puissance coloniale dans la région, a présenté un ensemble de réformes économiques et structurelles destinées à rétablir le gouvernement de partage du pouvoir. L’initiative française prévoit un gouvernement de partage du pouvoir dirigé par des technocrates disposés à mener des réformes sous la supervision du Fonds monétaire international.

Mais ces efforts pour maintenir la survie du régime vont à l’encontre de ce que souhaitent de nombreux citoyens libanais. Pour eux, il n’y a aucun intérêt à revenir à un système défaillant, incapable de fournir les services de base, les emplois et les droits de l’homme. Il faudra bien que quelque chose cède. Le statu quo ne peut plus durer.

Un site web à l’honneur


www.solidere.com

La Société libanaise pour le développement et la reconstruction du centre-ville de Beyrouth, plus connue sous le nom de Solidere est une société anonyme libanaise chargée de la reconstruction du centre-ville de Beyrouth, après la fin de la guerre du Liban en 1990. Solidere fut fondée le 5 mai 1994 sous l’autorité du conseil du développement et de la reconstruction sur l’initiative du premier ministre Rafik Hariri.